Sommaire
- Là, mais ailleurs
- Au travail, à la maison, en conversation : où êtes-vous vraiment ?
- Le vagabondage mental : notre esprit n’a pas attendu les smartphones
- Notifications et attention : ce qui a changé
- Être concentré n’est pas être présent
- 4 façons de redevenir présent
- Être là, vraiment
Nous ne manquons pas de temps pour vivre notre vie. Nous manquons de présence pour la vivre vraiment.
Vous êtes en réunion. Quelqu’un présente un sujet important, vous hochez la tête, vous prenez même quelques notes.
Et soudain, vous réalisez que vous n’avez rien retenu des deux dernières minutes. Vous étiez en train de penser au mail auquel vous n’avez pas répondu, puis à ce que vous alliez dire ensuite.
Votre corps était là. Votre esprit, lui, était ailleurs.
Ce décalage, nous le vivons tous, et bien plus souvent que nous ne le pensons. Au travail, pendant un dîner, en écoutant un proche nous raconter sa journée.
La question n’est donc pas de savoir si cela nous arrive. C’est de comprendre pourquoi cela nous arrive de plus en plus, et ce que nous perdons au passage.
Là, mais ailleurs
Être présent semble la chose la plus simple du monde. Après tout, nous sommes toujours quelque part.
Pourtant, être physiquement dans un lieu et être mentalement disponible à ce qui s’y passe sont deux choses très différentes. On peut passer une soirée entière avec quelqu’un sans jamais vraiment être avec lui.
Et c’est souvent après coup qu’on s’en rend compte. Quand on ne se souvient plus de ce qui s’est dit, ou quand on réalise qu’une semaine entière est passée sans qu’on l’ait vraiment vécue.
Au travail, à la maison, en conversation : où êtes-vous vraiment ?
Posez-vous ces trois questions, honnêtement.
- Au travail : pendant votre dernière réunion, étiez-vous réellement dans la réunion, ou à moitié dans votre boîte mail ?
- Dans vos relations : lors de votre dernière conversation importante, écoutiez-vous vraiment, ou prépariez-vous déjà votre réponse ?
- Dans votre vie personnelle : pendant votre dernier repas en famille ou entre amis, étiez-vous à table… ou encore dans votre journée ?
Si vous avez hésité sur une ou plusieurs de ces questions, rassurez-vous. Ce n’est pas un défaut de caractère.
C’est ainsi que fonctionne notre cerveau.
Le vagabondage mental : notre esprit n’a pas attendu les smartphones
Une de mes études préférées est celle de Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, deux chercheurs de Harvard. Publiée en 2010 dans la revue Science, elle reposait sur une idée simple et brillante.
Des milliers de personnes ont installé une application qui les interrogeait à des moments aléatoires de leur journée. À chaque fois, trois questions : que faites-vous en ce moment ? À quoi pensez-vous ? Comment vous sentez-vous ?
Au total, environ 250 000 réponses, recueillies auprès de quelque 2 250 adultes. Et un chiffre saisissant : dans près de 47 % des cas, les participants pensaient à autre chose qu’à ce qu’ils étaient en train de faire.
Presque la moitié du temps. Les chercheurs appellent ce phénomène le vagabondage mental, ou mind-wandering en anglais.
J’aime l’expliquer avec une image : notre cerveau fonctionne comme un cinéma intérieur. À chaque instant, soit il regarde la réalité, ce qui se passe ici et maintenant, soit il se projette son propre film. Un souvenir, une conversation passée, une inquiétude pour demain.
Et le corps, lui, vit ce film comme s’il était réel.
Le plus intéressant, dans cette étude, c’est ce qu’elle dit de notre bien-être. Les moments où l’esprit vagabondait étaient associés à un bonheur moindre. Même quand l’esprit partait vers des pensées agréables, les participants n’étaient pas plus heureux que lorsqu’ils étaient pleinement présents à ce qu’ils faisaient.
Même un joli film intérieur ne rend pas plus heureux que la vie qui se déroule sous nos yeux.
À prendre avec une nuance importante : ces 47 % sont le résultat de cette étude, pas une loi universelle du cerveau humain. Et le vagabondage mental n’est pas un défaut. C’est un fonctionnement normal, qui nous sert aussi à nous projeter, à réfléchir, à imaginer.
Quand ce film intérieur tourne en boucle sur des pensées négatives, on entre dans la rumination. C’est un sujet que j’ai développé dans mon article sur les pensées qui tournent en boucle et la métacognition.
Notifications et attention : ce qui a changé
Si notre esprit a toujours vagabondé, pourquoi avons-nous l’impression d’avoir de plus en plus de mal à être présents ?
Parce qu’à cette tendance naturelle s’ajoute désormais un environnement qui sollicite notre attention en permanence. Messages, notifications, alertes, onglets ouverts, sonneries.
Il faut distinguer deux phénomènes. Le vagabondage mental, c’est votre esprit qui part de lui-même. La distraction, c’est quelque chose d’extérieur qui vient capter votre attention. Les deux ne sont pas identiques… mais ils se nourrissent l’un l’autre.
Une étude publiée en 2015 dans le Journal of Experimental Psychology l’illustre de façon frappante. Des chercheurs de l’université d’État de Floride ont demandé à des participants de réaliser une tâche qui demandait de l’attention. Pendant ce temps, certains recevaient des notifications sur leur téléphone, sans y répondre, sans même le toucher.
Résultat : la simple notification suffisait à faire baisser nettement leur performance. La perte d’attention était comparable à celle des participants qui utilisaient réellement leur téléphone pour appeler ou envoyer un message.
L’explication des chercheurs est particulièrement éclairante. La notification déclenche des pensées sans rapport avec la tâche. Qui m’écrit ? Est-ce urgent ? Dois-je répondre ?
Autrement dit, un simple « bzz » suffit à allumer le cinéma intérieur.
À prendre, là aussi, avec prudence : il s’agit d’une étude en laboratoire, sur une tâche précise. Mais elle dit quelque chose de très concret sur notre quotidien. Chaque notification est une invitation à quitter l’instant présent, et à la longue, cette gymnastique permanente épuise le cerveau. C’est d’ailleurs l’un des visages de la fatigue mentale.
Ce fonctionnement de l’attention me passionne tellement que j’en ai fait une conférence, avec le mentaliste Vincent Bruneau. Dans Science & Magie, nous montrons en direct à quel point notre attention peut être captée… sans même que nous nous en rendions compte.
Être concentré n’est pas être présent
On confond souvent présence et concentration. Ce sont pourtant deux choses différentes.
Je peux être extrêmement concentrée sur un mail pendant qu’un collègue me parle. Mon attention est au maximum, mais je ne suis pas présente à cette personne.
La présence, c’est autre chose. C’est être disponible à l’expérience que l’on est en train de vivre : la personne en face de soi, la réunion en cours, le repas, la conversation.
Et à l’ère de l’intelligence artificielle, cette capacité prend une valeur nouvelle. Une machine peut traiter des informations, produire des réponses, et même nous aider à mieux réfléchir. Mais elle ne peut pas être présente à quelqu’un.
Aucune machine ne remplacera la présence humaine. Mais sommes-nous vraiment présents ?
Être présent n’est plus seulement une qualité humaine. C’est devenu un véritable avantage, au travail comme dans nos relations.
4 façons de redevenir présent
La bonne nouvelle, c’est que la présence n’est pas un talent inné. C’est une compétence qui se travaille. Voici quatre façons de l’entraîner.
1. La pause 3-3-3
Principe : revenir dans l’instant par les sens, en moins de 30 secondes.
Avant un moment qui compte, une réunion, une conversation importante, ou le soir en rentrant chez vous, prenez trois respirations lentes et profondes. Identifiez trois choses que vous voyez autour de vous. Puis écoutez trois sons.
Exemple : dans la voiture, avant de rentrer à la maison, faites la pause 3-3-3 pour laisser votre journée de travail derrière vous.
2. Le vagabondage guidé
Principe : ne pas empêcher l’esprit de partir, mais choisir vers où il part.
Le vagabondage mental est un processus naturel. Le vagabondage guidé, lui, est une compétence qui se développe. Quand vous remarquez que votre esprit s’est échappé, ne vous jugez pas. Ramenez-le doucement, ou offrez-lui un meilleur film : un projet qui vous motive, un souvenir qui vous fait du bien.
Exemple : « Mon esprit est reparti sur ce problème. Je le note pour plus tard, et je reviens à cette conversation. »
3. Mettez votre téléphone hors de vue
Principe : chaque notification est une invitation à quitter l’instant.
Pendant une réunion, un repas ou une conversation qui compte, mettez votre téléphone en silencieux et hors de votre champ de vision. Comme on l’a vu, pas besoin de le toucher pour qu’il vous distraie.
Exemple : « Je range mon téléphone, je suis à vous. »
4. Écoutez jusqu’au bout
Principe : être présent à l’autre, c’est suspendre sa propre réponse.
La plupart du temps, nous écoutons pour répondre, pas pour comprendre. Avant de donner votre avis, essayez de reformuler ce que l’autre vient de dire.
Exemple : « Si je comprends bien, ce qui vous inquiète, c’est… »
À retenir :
La pause 3-3-3, le vagabondage guidé, le téléphone hors de vue et l’écoute jusqu’au bout. Quatre gestes simples pour passer d’être là à être présent.
Être là, vraiment
Repensez à cette réunion du début, ou à ce dîner où vous étiez ailleurs.
Nous passons beaucoup d’énergie à gagner du temps. Mais le temps gagné ne sert à rien si nous ne sommes pas là pour le vivre.
La présence ne demande ni de fuir la technologie, ni de faire taire totalement notre esprit. Elle demande simplement de choisir, un peu plus souvent, de revenir ici. Dans ce moment-là, avec cette personne-là.
Alors, quel moment de votre journée mériterait que vous y soyez vraiment ?
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Qu’est-ce que le vagabondage mental ?
C’est le moment où notre attention quitte ce que nous sommes en train de faire pour partir vers autre chose : un souvenir, un projet, une inquiétude. C’est un fonctionnement normal du cerveau, qui occupait près de la moitié du temps des participants dans l’étude de Killingsworth et Gilbert.
Comment être plus présent au quotidien ?
En s’entraînant, car la présence est une compétence. La pause 3-3-3, un téléphone rangé hors de vue et l’habitude d’écouter jusqu’au bout avant de répondre sont trois gestes simples pour commencer.
Les notifications nuisent-elles à la concentration ?
Une étude de 2015 suggère que oui : recevoir une notification, même sans y répondre, a suffi à faire baisser l’attention des participants, autant qu’un vrai appel ou un SMS. La notification déclenche des pensées qui nous éloignent de ce que nous faisons.
Sources
Killingsworth, M. A., & Gilbert, D. T. (2010). A Wandering Mind Is an Unhappy Mind. Science, 330(6006), 932.
Stothart, C., Mitchum, A., & Yehnert, C. (2015). The attentional cost of receiving a cell phone notification. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 41(4), 893–897.



